À la lisière : une cuisine sensible en devenir ou Ma façon d'être au monde
- Maud Rusk
- 14 nov.
- 8 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 6 jours
Je dédie ce texte à ma sœur Allyson et puis
aux poches, aux lents, aux silencieux, aux trop sensibles et aux pas-dans-la-norme.
Et à tous ceux qui ont peur.

Ouverture — Là où tout commence
Je ne sais pas exactement quand j’ai compris que la cuisine, pour moi, n’était pas seulement une affaire d’ingrédients, mais un geste qui relie. Un geste qui dit « je suis là », un geste qui rassemble les gens autour de quelque chose de simple, de vrai. Peut-être que ça a toujours été présent, discret mais tenace, comme un fil fin qui traversait ma vie sans que je le nomme.

Lors du temps des Fêtes, je ne pense jamais aux cadeaux de Noël en premier. Je pense d’abord aux biscuits et aux douceurs.
Mes premières créations, je les ai faites toute petite : des beignes tirés du grand livre de Monique Chevrier. J’avais huit ou neuf ans. Je me revois encore debout sur une chaise, concentrée comme si le monde en dépendait, sculptant la pâte, surveillant l’huile, découvrant cette certitude neuve et définitive : je peux créer quelque chose qui fera plaisir à quelqu’un d’autre.
Et puis, il y a eu la boîte rouge.
Celle qui accompagnait Sylvain et moi dans les randonnées au Mont-Valin. Au fil des années, c’est devenu un rituel, un symbole, presque un personnage. Une promesse de sucre et d’énergie : carrés au citron, pavés caramel-chocolat, petites choses sucrées préparées pour réchauffer les corps avant la montée. Régis l’attendait comme un enfant guette la cloche du marchand de crème glacée.
Les femmes et les figures qui m’ont façonnée
Ma sœur, première figure culinaire
Dans ma vie, la cuisine au féminin a toujours eu un visage familier.
Celui de ma sœur Allyson.

Notre relation n’a pas toujours été simple — loin de là — mais la nourriture a été notre terrain de paix, notre langage commun, ce qui nous reliait quand les mots étaient insuffisants. Elle est autodidacte, raffinée, instinctive. Chez elle, chaque repas — même improvisé — a toujours été une célébration du soin et du partage. Depuis son passage marquant aux Artistes de la Table jusqu’à son rôle de gestionnaire au D’Orsay, elle a porté la cuisine comme un art d’accueillir, de rassembler, de créer un espace où l’on se sent attendu.
Aujourd'hui, nous devenons amies.
Les femmes du soin et de la transmission
En la regardant, j’ai compris que la force en cuisine ne se mesure pas seulement en technique, mais en confiance. Une confiance douce, tranquille, celle qui relie l’exigence à la bienveillance. C’est cette confiance-là que je cherche encore aujourd’hui à développer dans mes propres gestes.
Il y avait aussi ma tante Françoise.

Une femme d’un autre temps, d’une autre endurance, qui préparait des sandwichs pour les associations des Élans, nourrissant des salles entières sans jamais se lasser fin de semaine après fin de semaine. Et surtout : son gâteau de l’amitié, qu’elle laissait macérer au moins un mois sur le comptoir. Ce gâteau vivait avec nous, lent, patient, mystérieux. Il changeait un peu chaque semaine, comme s’il murmurait que certaines nourritures ne se hâtent pas, qu’elles prennent temps et caractère avant de se donner.
Et puis, il y a Odile Dumais.
Une femme dont l’impact sur moi est profond, peut-être plus encore que je l’ai longtemps réalisé. Cette nutritionniste cuisinait pour des expéditions. Elle nourrissait des gens qui affrontaient le froid, la neige, le vent, des corps qui avaient besoin d’énergie autant que de chaleur intérieure.
C’est elle, des années plus tard, m’a inspiré la banique que j’ai improvisée dans les Monts Torngat, avec presque rien. J’y reviendrai.
Enfin, il y a Yvette Van Boven, dont l’authenticité me touche depuis des années. Merci Jean-François Duke pour la découverte. Son projet en Irlande résonne en moi — peut-être parce que l’Irlande coule aussi dans mes veines. Dans ses livres, il y a quelque chose de rustique, de lumineux, de profondément humain.
Comme Monique Chevrier.
Comme Odile.
Comme Françoise.
Comme ma sœur.
Ces femmes m’ont façonnée autant que n’importe quelle école.
Les gestes qui voyagent — Cuisiner partout, tout le temps
Il y a, dans ma vie, des gestes qui voyagent. Des gestes qui ne tiennent pas en place, qui s’adaptent, qui se transforment selon la montagne, le refuge, le climat, la lumière du jour.
Des gestes qui refusent d’être confinés à une cuisine carrelée.

Ce jour-là, au parallèle 58,6° N, au pied de la rivière Koroc, la pluie tombait drue.
Les voyageurs arrivaient au camp, trempés, fatigués, un peu secoués par l’immensité du territoire. Par peur de grimper le mont Iberville, mais aussi en paix avec ma décision du moment, je suis restée au camp, seule, avec l’humidité et le grand Nord pour penser.
Comme un réflexe, j’ai cherché dans les provisions de quoi cuisiner. À cause de la distance, nous mangions depuis quelques jours des sachets déshydratés. Il n’y avait presque rien : une poignée de farine, un peu d’eau, du lait en poudre, du sucre… et le désir simple d’offrir quelque chose de chaud à des gens transfigurés par la journée.
J’ai mélangé et pétri une banique en pensant à leur courage. Heureuse de l’odeur et de de la texture de la pâte, j'ai attendu qu'ils arrivent au loin pour commencer à la faire cuire sur le réchaud. Et quand j’ai tendu la banique chaude, sucrée, encore fumante, aux voyageurs, ils se sont arrêtés.


C’était un silence différent de fin de journée : un silence de gratitude.
Le guide, originaire de Rivière George, s’est exclamé — peut-être exagérait-il, mais j’ai choisi de le croire :
« C’est une des meilleures baniques que j’ai mangées. »
À cet instant, j’ai compris quelque chose de très simple : même loin de chez moi, je pouvais créer de la maison.
Et puis il y a cette autre scène, tout aussi improbable : les pâtes fraîches roulées à la gourde.
Pas de rouleau à pâte.
Pas de machine.
Pas d’équipement.
Juste une bouteille d’eau, dans un refuge de la toundra. Quel buzz !
J’ai roulé la pâte version LNI — en totale improvisation. Une fois la pâte finement étendue, j’ai formé des rouleaux et coupé de petits fettucinis à la main. Je les ai accrochés au-dessus de l’évier pour les faire sécher lentement, comme de petits drapeaux pâles suspendus dans la lumière de la fin d’après-midi.
Ces gestes bricolés, doux, inventifs, m’ont appris une vérité simple : je peux cuisiner partout. Même dans le vent, même dans le froid, même dans les lieux où rien n’est prévu pour cuisiner.
Les métiers d’avant — La cuisine comme geste premier
Bien avant d’entrer en cuisine, la nourriture me suivait déjà — comme un fil invisible traversant tous mes métiers. Dans les couloirs de la politique municipale, dans les organisations culturelles, dans les bureaux où l’on s’oublie parfois, j’arrivais toujours avec quelque chose entre les mains : des biscuits, des muffins, de petits pains, un dessert, une assiette pensée en douce.
C’était rarement prévu.
Souvent improvisé.
Mais toujours instinctif.
Je ne savais pas encore nommer ce geste, mais j’avais compris que la nourriture avait le pouvoir d’adoucir l’atmosphère, de créer une brèche dans le sérieux, d’apporter du vivant dans les agendas trop pleins. Un plateau sur une table de réunion changeait la posture des gens.
Les épaules descendaient.
Les conversations s’humanisaient.
Les silences devenaient moins lourds.
Je me souviens de ces journées tendues où un beignet ou un quarte-quart devenait une façon de se rappeler qu’on faisait tous partie du même collectif, malgré les deadlines, malgré la pression.

J'ai une pensée douce pour mes collègues Harold, Daniel, Marie-Ève, Élodie, Pierre-Luc, Claire, Diane, Dominique, Natacha, Elisa et les autres que je ne saurais nommer.
À travers ces gestes, j'ai compris que la cuisine n’était pas une fonction pour moi : c’était un langage.
Un langage de lien, de soin, de présence.
Un langage qui me suivait partout, sans que je m’en rende compte, comme si mes mains savaient avant ma tête ce dont les autres avaient besoin.
Et aujourd’hui encore, quand je repense à ces années dans les arts et la politique, je vois une continuité parfaite : c’était déjà ma manière de transmettre.
La cuisine n’était pas un métier que je n’avais pas encore choisi.
Elle était déjà là, en filigrane.
Elle attendait simplement que je lui donne un nom.
À la lisière — Là où mon geste renaît
Après l’École, dans les quelques cuisines professionnelles que j’ai fréquentées, mes gestes tremblaient un peu. J’avais parfois l’impression d’avoir les pieds dans la même bottine, comme si mes mains ne se souvenaient plus tout à fait de ce qu’elles savaient pourtant depuis toujours.
Ce n’est pas que je doutais de moi — c’est plutôt que je ne me reconnaissais pas encore dans ce rythme-là. Un rythme rapide, structuré, parfois bruyant. Un rythme qui laisse peu de place au geste intérieur, celui qui demande d’écouter avant d’agir.
Et pourtant, derrière la femme discrète se trouve quelqu’un qui écrit mentalement des manifestes entre deux juliennes. Quelqu’un qui porte un rapport intime au goût, au territoire, au vivant.
Si je raconte tout cela, c’est aussi pour celles et ceux qui entrent tard en cuisine — ou ailleurs — et qui ne se reconnaissent pas dans le profil attendu. Les sensibles, les maladroits, les “à côté”, les lents de la performance mais rapides du cœur.
Je me rends compte que je n’ai pas perdu ma compétence. J’ai perdu mon geste.
Pas n’importe lequel : mon geste premier — celui qui relie le mouvement et la matière, la main et l’intuition. Celui qui vient de loin : de ma famille, de ma forêt intérieure, de mes montagnes, de mes voyages, de mes femmes, de mes provisions bricolées sous la pluie.
Ce geste-là n’a pas disparu. Il attend simplement d’être reconnu. Il attend que je l’écoute.
Que je lui redonne son nom.
La lisière — Ce lieu où les mondes changent
La lisière, pour moi, n’est pas un simple bord de forêt.
C’est un seuil vivant, un espace où quelque chose bascule — doucement, mais irréversiblement. Un endroit où l’on n’est plus tout à fait dans un monde, et pas encore dans un autre.
Depuis quelques années, je vis en lisière.
Entre des carrières qui se transforment.
Entre le deuil et la joie.
Entre la nature que je traverse et le cultivé que je façonne.
Entre ce que je croyais être et ce que je suis en train de devenir.
La lisière, c’est ce territoire fragile où l’on avance un peu en équilibre, un peu en désordre, un peu en prière.
C’est là que les choses se recomposent.
Que les identités se renégocient.
Que les gestes se transforment.
La lisière n’est ni confortable ni stable.
Elle exige d’accepter l’incertitude, la traversée, le flou. Mais c’est dans ce flou que la vie recommence.
C’est à la lisière que renaît le geste.
À la lisière que je retrouve ma créativité.
À la lisière que ma cuisine prend forme : entre le sauvage et le construit, entre le spontané et le pensé, entre la forêt et la table.
La Renarde des Lisières porte ce nom parce que je vis dans ce seuil.
Parce que je veux y habiter pleinement.
Parce que c’est là, dans cet espace entre deux mondes, que je me sens la plus vraie, la plus sensible, la plus en mouvement.
La Renarde des Lisières — là où ma cuisine sensible prendra forme
Depuis quelques mois, je conçois La Renarde des Lisières.
Je ne sais pas encore sous quelle forme ce projet de cuisine sensible vivra.
Sans doute parce qu’il ne s’agit pas seulement d’un projet : je cherche un espace, un rythme où je pourrai vivre pleinement ce que la cuisine éveille en moi.
Un espace où la douceur n’est pas une faiblesse, mais une méthode.
Où la générosité est une technique.
Où la lenteur est une valeur.
Où la poésie n’est pas un supplément — mais une pratique.
La Renarde des Lisières c'est mon geste premier retrouvé.
C’est ma façon d’être au monde.
Et peut-être… enfin… ma façon d’être moi.













Quelle merveilleuse plume tu as belle renarde...tu salive à la vie et me donne goût aux saveurs de la Vie.