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Revenir à Terre-Neuve

  • Photo du rédacteur: Maud Rusk
    Maud Rusk
  • 3 nov.
  • 9 min de lecture

Dernière mise à jour : 4 nov.

Souvent, on nous demande : « Encore Terre-Neuve ? »

Et oui. Voici pourquoi.


Maisons colorées et mer scintillante d’un village de pêcheurs à Terre-Neuve, là où la lumière et le vent tissent le quotidien
Harbour Mille, un coup de coeur sauvage et tranquille

J'ai découvert là-bas, un espace de liberté.


Et si vous avez envie de comprendre pourquoi ce territoire m’appelle encore et encore, laissez-moi vous emmener le long de ses côtes et dans le cœur de ses habitants.


Je sais bien que la liberté se construit en soi — j’y travaille depuis déjà une vingtaine d'années, sculptant patiemment celle que j’aimerais devenir avec un peu plus de ceci et un peu de moins cela, mais en écrivant ces lignes, je comprends qu'à Terre-Neuve, je me sens complète. Pas besoin de plus ou de moins. J'y suis, tout simplement.


Je ne pense pas à demain et ça fait sacrément du bien. Juste pour aujourd'hui, je regarde les barques oranges se faire bercer, la cabane rouge briller au bout de la baie ou la lumière dorée embellir mon dessert aux bleuets cueillis juste à côté.


Bruce, Wendy & Elaine

C’est la cinquième fois que je visite Terre-Neuve. Et pourtant, chaque détour, chaque bout de route me dévoile à toujours quelque chose de nouveau. La grandeur des paysages est presque indéfinissable — sauvage, vaste, indomptable. J’ai beau l’arpenter encore et encore, cette île refuse de se laisser entièrement saisir. Et c’est peut-être ça, sa beauté : elle est une énigme douce, qui se révèle lentement à qui prend le temps.


Bateau orange au repos sur un quai de bois, la mer et les falaises de Terre-Neuve en arrière-plan — un instant suspendu entre vent, sel et lumière.
Orange, Mount Moriah, NL

Cabane rouge au creux d’une crique à Harbour Mille, Terre-Neuve, posée entre roche, mer et ciel — un éclat de chaleur dans un paysage minéral.
Rouge, Harbour Mille, NL
Galette dorée aux bleuets, encore tiède, posée sur une planche de bois sous la lumière douce du matin — un goût de foyer et de forêt.
Or, Burin, NL

Au delà des paysages à couper le souffle, ce sont vraiment les insulaires, qui, à chaque fois m'incitent à revenir. Laissez-moi vous parler de quelques-uns d'eux.


Image d'une carte pointant sur la petite localité de Quirpoon

Bruce à Quirpon

Bruce est un Vieux pêcheur vivant seul, là-haut, à Quirpon (région Ouest de la province) Prononcez-le Quir-pouhn. Comme La Poune. C'est un village de pêche à plus de 1 000 km de Saint Jonh's. En mai 2023, nous avons été accueillis par Bruce, comme si nous avions toujours fait partie de sa vie. Pas de cérémonie. Pas de détour. « Faites comme chez-vous. Allez vous installer. » Et, il était repartit.


Dans «Vieux pêcheur», il y a tout l'amour du monde.


Amour des Anciens, des Vieux, des Aînés


Chez certaines premières nations, on parle d'Aîné (avec un A majuscule), d'anciens, de gardiens du territoire. En Afrique, on dit des sages. Chez les Maoris, kaumātua. Au Québec, on dit personnes âgées. Nos vieux à nous, du Québec, sont souvent placés dans des résidences et ne portent pas une appellation qui reconnait leur apport à la société. J'adore les Vieux. C’était mon anecdote gériatrique. Ça ferait un bon sujet de billet.


Revenons à Bruce. Le premier soir, il nous offrait un immense plat bombé de morue. Lesquels filets, nous avons seulement salés, poivrés et faits revenir dans la poêle. Pas besoin de recette d'accra ou de beurre d'agrumes. Ça floconnait et ça fondait littéralement en bouche.


La saison de la chasse à l’orignal venait tout juste de commencer et un animal trônait déjà fièrement dans sa grange, témoin brut de cette vie rude et généreuse à la fois. Le nombre d'orignaux est impressionnant ici. Il y en a près de 125 000 sur l'île. Un ami de Bruce, ce soir-là, prenait soin de nettoyer les abats de la bête. «Le coeur, c'est vraiment ma partie préférée» avait-t-il dit !


Et comme si cette abondance de beauté, de poisson et d'accueil ne suffisaient pas, en fin de soirée, un cadeau improbable me fût offert : un verre de scotch servi avec un éclat d’iceberg. J'entends encore le crépitement de la glace millénaire dans le verre, comme si elle murmurait des siècles engloutis.


Cette soirée vibrante restera marquée longtemps dans ma mémoire —



Et Bruce n’est pas le seul à nous avoir accueillis ainsi.


Depuis 2016, nous avons plus souvent qu’autrement dormi chez l’habitant. Chez Wendy, Natashia, Orla ou encore chez Gloria. Chaque maison nous a ouvert un pan d’histoire. Autour des tables, nous avons compris l’île par les récits de ses habitants : les batailles, les départs, les retours, les naufrages ou les différentes économies de subsistance.


Elaine, floridienne et terre-neuvienne d'adoption


Dernièrement, nous nous sommes liés à Elaine, une américaine qui vit quelques mois par

Harbour Mille situé sur la carte de Terre-Neuve
Harbour Mille situé sur la carte de Terre-Neuve

année depuis 20 ans à Harbour Mille (région centre de la province). Nous lui avons prêté main forte, alors qu'elle ramassait sur la plage, les déchets rejetés par l'océan. Une discussion amicale s'est installée en faisant cette activité. Elle nous a tout de suite appelé ses anges. Le lendemain, j'allais lui porter du banana bread aux bleuets sur le pas de sa porte. Et le surlendemain, nous prenions le thé en fin de journée. Nous avons échangé nos adresses courriel. À suivre.


Chaque foyer, chaque conversation nous rapprochent toujours un peu plus de ce territoire, non pas comme des visiteurs, mais comme des invités d’un récit plus vaste.


L'Histoire avec un grand H


De dominion à province canadienne

On ne peut pas marcher longtemps à Terre-Neuve sans sentir le poids de son histoire. Une histoire rude, tissée de vent, de mer et de luttes humaines.


Jusqu’en 1949, Terre-Neuve n’était pas encore canadienne. C’était un dominion de l’Empire britannique, avec son propre gouvernement, sa propre monnaie, son destin incertain. Mais la Grande Dépression, puis la Seconde Guerre mondiale, ont laissé l’île exsangue. Alors, au sortir du conflit, un choix devait être fait.


Deux référendums, à quelques semaines d’intervalle, ont décidé de son avenir. Le premier, en juin 1948, n’a pas donné de réponse claire : certains voulaient retrouver l’indépendance, d’autres se tourner vers le Canada, d’autres encore revenir sous la tutelle directe de Londres. Le deuxième, en juillet, a tranché. De justesse, par à peine plus de 50 %, la population a voté pour joindre la Confédération canadienne. Le 31 mars 1949, Terre-Neuve est devenue la dixième province du pays.


Et puis, il y a les drapeaux — ces morceaux d’histoire qui flottent encore au vent. Deux drapeaux ont représenté Terre-Neuve-et-Labrador depuis l'union à la Confédération en 1949, le premier étant l'Union Jack, et le second, le présent drapeau adopté en 1980. C'est l'artiste local Christopher Pratt qui en est le créateur. Il s'inspire de l'Union Jack et d'éléments culturels béothuks et innus. Ce drapeau rend ainsi hommage au passé tout en tenant compte du rôle de la province dans les progrès actuels et à venir.


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Un autre drapeau, plus ancien et officieux, continue d’orner les maisons, les quais et les pick-up : le vert, blanc et rose. Celui-là n’a jamais été reconnu officiellement, mais il est profondément aimé. On dit qu’il aurait été utilisé dès le XIXᵉ siècle par les pêcheurs de la Newfoundland Fishermen’s Star of the Sea Association. Le vert représenterait les Irlandais, le rose les Anglais, et le blanc, la paix entre les deux.


Aujourd’hui, il flotte un peu partout, comme un signe d’attachement à l’identité terre-neuvienne — une façon de dire : nous sommes d’ici, avant et après la Confédération.


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La guerre et les bases alliées

Mais au-delà des urnes, l’île porte aussi les cicatrices de son passé militaire. Pendant la guerre, les bases alliées parsemaient ses côtes : à St. John’s, à Argentia, à Gander. On y croisait des navires de guerre, des bombardiers, des soldats venus de loin. L’océan Atlantique, si vaste et si beau, était alors un théâtre de guerre, sillonné par les sous-marins allemands et surveillé par les convois alliés. Aujourd’hui, ces échos se devinent encore : dans les récits des anciens, dans les monuments modestes, dans le souvenir transmis aux générations. Une mémoire vivante, qui se mêle aux paysages et au quotidien, comme une basse continue derrière la beauté brute de l’île.


La mer et la morue

Impossible de raconter Terre-Neuve sans parler de la morue. Pendant des siècles, elle a nourri l’île, bâti ses villages, rythmé ses vies. Les bancs de morue semblaient inépuisables : on disait qu’on pouvait presque les ramasser à la main, tant l’Atlantique en débordait.Puis, au fil du temps, la surpêche et l’industrialisation ont vidé la mer.


En 1992, le gouvernement a imposé un moratoire sur la pêche à la morue. Des milliers de familles ont vu leur métier disparaître du jour au lendemain. Les quais se sont tus, les filets sont restés vides, et une partie de la mémoire collective a vacillé. Aujourd’hui, la morue revient timidement, et chaque filet partagé, comme chez Bruce à Quirpon, a le goût d’une histoire plus grande que soi.


Plus sur le sujet : différents reportages sur l'industrie de la pêche à Terre-Neuve :


La terre et les mines

Terre-Neuve, ce n’est pas seulement la mer : c’est aussi la roche, la sueur, les mines de fer, de cuivre, d'or… des entrailles de l’île, on a tiré des richesses qui ont façonné des communautés entières. Dans certains villages, les vestiges sont encore là : des rails rouillés, des structures de béton rongées par le sel, des galeries abandonnées qui s’avancent jusque dans la mer. Ces cicatrices industrielles racontent une autre facette de l’île : celle des hommes descendus sous terre, à la merci de la poussière, du danger, mais aussi porteurs de l’espoir d’un avenir meilleur.


Une culture qui tient debout

S’il y a un fil qui traverse tout cela — la mer, la terre, les guerres, les choix politiques — c’est la résilience des gens de Terre-Neuve. Ils ont su, à travers les épreuves, garder vivante une culture unique.


On la retrouve dans les kitchen parties, ces soirées où la musique et les rires remplissent les maisons plus fort que le vent dehors. Dans les contes et les chansons, qui transmettent l’histoire mieux que n’importe quel manuel. Dans l’humour, souvent mordant, qui permet de dire l’essentiel sans se laisser abattre. Et surtout, dans l’accueil — ce geste simple de faire entrer un étranger comme s’il avait toujours été là.


On la retrouve aussi dans les traditions joyeusement déjantées comme celle des mummers, ces personnages masqués qui, au temps des Fêtes, frappent aux portes pour danser et semer un joyeux chaos, souvent méconnaissables, déguisés avec des sous-vêtements sur la tête et des oreillers dans le dos. J'en avais acheté 2 petits dans un sous-sol d'église. Je ne sais pas pourquoi, je les retrouvent toujours ici et là dans la maison, dans le tiroir de mes chaussettes ou dans la salle de lavage. Ils se promènent.


Reportage sur le «mummurring», tradition floklorique, NL

Dans les tapis crochetés rug hooking comme dans les accents qui chantent ou dans les recettes transmises sans mesures, la culture terre-neuvienne est tissée serré — pas pour impressionner, mais pour se tenir le cœur au chaud. Le rug hooking est une révélation pour moi, comme l'a été la découverte du travail de Micheline Beauchemin jadis. Je suis fascinée par son travail définitivement patient et sensible. Elle a su faire de l’art textile un langage à part entière.


Mon rug hooking et son œuvre n’ont rien en commun dans le résultat, mais la force ressentie dans les deux m’émeut profondément. Ses créations monumentales n’ont rien d’artisanal : elles dégagent une puissance tranquille, presque tellurique.


Chez elle, la fibre devient matière vivante — un fil de lumière, une onde, un souffle. Il y a dans son œuvre la même tension que je ressens à Terre-Neuve : celle entre la rudesse du monde et la délicatesse du geste.


Tisser, c’est retenir le vent, la mémoire, la mer. C’est faire tenir ensemble ce qui pourrait se défaire. C’est tellement ce que j’essaie de faire dans ma vie. Trouver un équilibre entre mes élans et mes limites, entre le travail et le repos, entre ce que je donne et ce que j'essaie d'accueillir.


Ce n’est pas toujours simple, mais chaque geste — en cuisine, en forêt, devant une toile ou un clavier — m’aide à remettre un peu d’ordre dans le fil.


Le motif se révèle


Cela fera maintenant près d'une décennie que nous allons sur l’île et, à chaque séjour, Terre-Neuve me révèle une nouvelle maille de son grand tissage. Peut-être que, comme dans le rug hooking, on ne saisit la beauté d’un motif qu’en le regardant de loin, après avoir tiré chaque fil avec patience. Je pourrais écrire autant d’articles sur le Newfoundland que de séjours que nous y avons fait ou que nous y ferons. Il y aura peut-être d'autres billets sur le sujet.


À TN, je ne cherche plus : je me sens reliée — à la mer, aux visages, à quelque chose d’immuable.


Les initiales M et R qui font le dessin d'un renard





Il me reste tant à raconter — des auberges improbables, des petits ports, des gens croisés une fois et jamais oubliés. Ce billet n’a rien d’un guide touristique, mais si vous préparez un voyage, je partagerai volontiers nos coups de cœur.


J’aurais donc pu multiplier les adresses et les bons plans, mais ce billet se voulait avant tout une traversée sensible. Si l’île vous appelle à votre tour, voici quelques repères pour débuter votre propre itinéraire.



Concernant les faits historiques évoqués dans ce billet, je ne prétends à aucune expertise en la matière — seulement le désir sincère de transmettre ce que j’ai lu, entendu et ressenti sur ce territoire que j’aime profondément.





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