Cuisine et cinéma : ce qui mijote entre les films.
- Maud Rusk
- il y a 10 heures
- 6 min de lecture
Réflexions personnelles sur la cuisine, le cinéma et la mémoire.
Pour Cathou, régisseure de lieux de tournage, de métier et de cœur.
Femme solide, vraie, déterminée.
Tu as tenu des équipes entières, des lieux complexes, des urgences et des imprévus avec ce calme efficace qui met les gens en confiance.
Aujourd’hui, tu tiens ta maison et tu es présente à ton fils avec cette même force.
Je cherche comment introduire ce billet depuis un moment.
J’ai retardé sa publication pour cette raison, puis je me suis demandé : est-ce que ça prend toujours une raison ?

J’avais envie de parler de la bouffe au cinéma. À l’écran. Dans les films, les séries, les souvenirs. Pas pour dresser une liste des meilleurs titres sur le sujet — d’autres le font très bien — mais pour explorer ce que ces images ont laissé en moi.
La cuisine me procure aujourd’hui une sensation très proche de celle que j’ai connue en découvrant le cinéma : la recherche de la beauté, l’organisation du chaos, l’attention aux couleurs, et surtout, la naissance d’émotions.
Ce billet n’a pas de thèse à défendre. Il suit plutôt une trajectoire intime, faite de films, de tables, de gestes, et de ce que cela a déplacé dans ma vie.
Bonne lecture !
Le Festin de Babette — un rêve éveillé récurrent
J'avais 11 ans.
Ce qui me revient toujours du Festin de Babette, ce n’est pas seulement la table, ou les plats, ou la caille en sarcophage. C’est l’ambiance : la lenteur, les silences, la discrétion presque sacrée de cette femme dont la force se devine plus qu’elle s’impose.
Avec le recul, je comprends pourquoi le souvenir de ce film m’accompagne. Pendant des années, j’ai été excellente en arrière-plan : coordonnatrice, scripte, attachée politique. Des rôles de l’ombre, de présence précise, de soin discret. Babette vivait déjà quelque part en moi.
Autour de la table de Babette, on retrouve des gens gênés, rigides, remplis de préjugés — ces attitudes se fissurent au fil des plats apportés. Ça leur fait presque naître des émotions.
Babette's Feast fut mon premier choc esthétique. J’ai compris là que la cuisine pouvait transformer un monde entier.
Le cuisinier, le voleur, sa femme & son amant — la table comme champ de bataille
J'avais 13 ans.
On est loin du soin et de la bienveillance.
La table est là pour humilier, posséder, dominer.
La nourriture n’est plus un don, mais une arme.
J’étais trop jeune pour comprendre, mais ce film a laissé en moi une trace dure et brillante.
Il m’a appris que la cuisine n’est jamais innocente.
Elle révèle.
Elle expose.
Elle renverse.
Si vous n'avez jamais vu ce film de Peter Greenaway avec les costumes de Jean-Paul Gaultier, la jeune Helen Miren, Richard Bohringer et la musique de Michael Nyman, faites vos recherches. C'est un opéra, du théâtre contemporain (à la Alain Platel, pour ceux qui connaissent la référence), de la folie, de l'extravagance et un voyage inusité dans le cinéma de la fin des années 80.
L’art de dire l’essentiel - cuisiner comme au Japon
Il y a dans le cinéma japonais une manière rare d’aborder la nourriture : simple, douce, quasi chirurgicale. Une façon de dire l’infime et le grand dans le même geste.

Le film La Saveur des ramen en est un exemple parfait : la cuisine y répare et relie ceux qui ne se parlent plus. Ça parle de famille, de liens, d'apprentissage.
Synopsis: Masato, jeune chef de Ramen au Japon, a toujours rêvé de partir à Singapour pour retrouver le goût des plats que lui cuisinait sa mère quand il était enfant. Alors qu’il entreprend le voyage culinaire d’une vie, il découvre des secrets familiaux profondément enfouis. Trouvera-t-il la recette pour réconcilier les souvenirs du passé ?
Chaque oignon vert découpé ou bouillon fumant m'a ému autant que la beauté de Mei Lian (Jeanette Aw) ou le cœur bon de Masato (Takumi Saitō). Je reverrais ce film n'importe quand.
Makanaï, Dans la cuisine des Maïko est un autre exemple. L'action se situe à Kyoto dans une maison de geishas. Arrivée de la campagne, une jeune femme, Kiyo, échoue à devenir apprentie geisha (maïko), mais elle se découvre une voie dans la cuisine. Comme ses petites amies, elle pourra faire vivre élégance et délicatesse à travers ses mouvements.
Les geishas qui mangeaient autrefois du surgelé avant l'arrivée de la jeune fille, dorénavant mangent du frais...juste du frais.
Les cerisiers en fleur, les kimonos et les petits plats de puddings font changement du FBI, des flaques de sang et des drames. Ça fait du bien.
Kusturica — le désir brut, l’élan de jeunesse
J'avais 17 ans.
Rien de culinaire, et pourtant…
En revoyant des extraits d’Arizona Dream du franco-serbe Emir Kusturica, je me suis revue jeune adulte : avide d’intensité, de pureté et d’absolu. Je voyais alors sur les écrans du Clap, non pas la faim du ventre, mais mon appétit pour découvrir le monde.
Comme du bon pain
Les films m’ont formée, mais la vie, elle m’a façonnée. Oui, oui, façonnée, comme une miche ou un pain bâtard. On dit qu'un façonnage précis permet d'obtenir une mie aérée, une croûte bien développée et une belle tenue à la cuisson. Est-ce mon cas ? L'avenir nous le dira.
Pendant les dernières années de vie de maman, ma sœur et moi avons beaucoup cuisiné pour elle.

Attention, Allyson, j'ai chialé ma vie en écrivant cette partie. Chialé comme lorsque nous avions pleuré de façon irraisonnable devant le film oscarisé Tendres passions. C'est juste que, dans ce cas, la mère (Shirley MacLaine) reste en vie et c'est la fille qui meurt d'un foutu cancer.
Les potages à la courge et les cannellonis dont elle raffolait ont rempli les Tupperware. Nous n'avons jamais compté afin de lui faire les épiceries les plus réconfortantes.
Nous voulions retenir le temps à grand coup de sel et de sucre. Comme lorsque nous lui avons offert ce petit Paris-Brest sur la terrasse de la Maison Michel-Sarrazin. C'est la dernière chose qu’elle ait mangée avec appétit.

Ce jour-là, j’ai compris ce que je savais déjà : la nourriture est un langage intime et secret, voire, pour moi, magique.
C'était une manière de lui dire : nous sommes avec toi maman.
Film mystère
Il subsiste, quelque part en moi, une scène de film mystère. Ce n'est pas faute d'avoir cherché. Était-ce dans La Maison assassinée (1998) avec Patrick Bruel, mon idole d'adolescence, ou dans Heidi, que j'écoutais le samedi matin ?

EXT. CAMPAGNE - JOUR
Gros plan sur du lin — épais, beige. Un linge souvent froissé. À l’intérieur : une miche brune, dense, lourde, couverte de farine.
Le pain est déchiré à la main. La mie se défait en petits morceaux irréguliers. Les miettes tombent. La lumière glisse.
Un saucisson, un pain rustique et peut-être un fromage. Presque rien. Et pourtant, ça prend de la place.
Et finalement, est-ce important ? On se fait tous un peu du cinéma.
Flashdance
J'avais 9 ans.

J'allais presque oublier la scène du restaurant dans Flashdance. OMG ! Il est génial de voir Jennifer Beals gruger un morceau de je-ne-sais-quoi devant sa nouvelle flamme. Était-ce du poulet, du fromage Tortillon ? Je dois regarder la scène à nouveau pour m'en souvenir. C'était du homard, finalement, qu'elle mangeait langoureusement
Peu importe, j'ai dû écouter ce film une trentaine de fois. L'audace et la détermination du personnage et la musique me donnaient de l'énergie pour des semaines.
What a feeling !
Et me voilà aujourd’hui - Entre réalité et fiction
J'ai 49 ans.
Je n’ai jamais voulu être autre chose que moi-même. Mais je n’essaie plus d’entrer dans une image, ni dans un rythme qui n’est pas le mien.
J'écoute.
J’écris.
Je cuisine.
Je dresse des tables généreuses.
Je romps le pain.
Je fais mijoter des choses.
Je vais au cinéma.
Des fois, dans mes billets, j'ai l'impression d'écrire hors du temps, mais non, je dois me rattacher au moment présent pour avancer. Et puis, il est beau ce Nino interprété par Théodore Pellerin entre douceur et urgence de vivre dans le film du même nom. Peut-être qu'un jour ce sera moi la scénariste, un peu arrivée sur le tard, mais au coeurs et aux mains agiles. Qui sait les projets qui sont dans mes cartons ?
Et dans ces gestes-là — parfois sublimes, parfois maladroits — je reconnais enfin une continuité : ce que je fais depuis toujours.
Nourrir.
Raconter.
Être là.
Merci à vous d'être là également. Vraiment !







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